mercredi 22 avril 2009

Ce que je ne voulais pas faire, et n'aurais pu

Entre octobre 2007 et septembre 2008, le journaliste photographe Gil Thériault a visité 52 îles un peu partout sur la planète. Prise de curiosité, d'admiration, de jalousie en découvrant ce projet, je vais jeter un oeil critique sur le site qui héberge encore son itinéraire. Ses premières îles sont celles de mon voyage. Grenade, St-Vincent, Martinique. Comme moi, son erreur a été de croire qu'un petit territoire s'encercle en peu de temps. Et le voilà coincé dans des mots clichés de n'être resté qu'une semaine sur chacune de ces terres où les habitants s'ouvrent au compte-goutte, et qu'il faut prendre le temps qui s'impose quand le silence domine. J'ai lu son texte sur Grenade: Distillerie, cascades, épices et Fish Friday, il n'a pas mieux fait que les croisiéristes en deux jours, c'est dur à avaler. Sur St-Vincent, il survole en une ligne et autant d'erreurs les petites îles qui constituent l'archipel des Grenadines, et concut sur les allures tiers-mondiste du coin.

Je ne prétends pas avoir fait mieux, je ne voulais surtout pas tomber dans le guide de voyage, et le mec s'est tapé un voyage du tonnerre. Mais dans une entrevue, il déclare cette petite phrase qui me plait bien, et qu'il aurait mieux fait de ne pas perdre de vue. Les petites îles sont des espaces physiques auxquels on appartient. Elles ont cette particularité d'être des destinations de voyage, non des îles de passage. Alors que les grands espaces, on peut les traverser simplement pour aller ailleurs. Trop d'îles, trop pris par son projet global pour réussir à appartenir à ces petites terres qu'il n'a pas vu autrement que par les yeux du guide local habitué à servir la même île, celle qui plait à l'aventurier en col blanc.

Au passage, ça confirme la qualité du diffuseur sur lequel étaient diffusées chaque semaine ses chroniques. Les photos mériteront sûrement un livre...

C'est la faute à l'ennui...

C'est comme une évidence qui me tombe sur la tête pendant que je patauge dans mon bain. Ce n'est la pas tellement la condition économique qu'ils fuient, bien sûr qu'elle est bien meilleure que sur les autres îles et même parfois qu'aux États-Unis. C'est l'asphixie morale et intellectuelle qui plane sur eux. Si je repasse la bande en arrière des plaintes adressées, je confirme mon point.

"Pour les candidats à l'exil, il semble que l'ennui puisse être aussi mortel que les requins du détroit de Floride."
Olivier Languepin. Cuba. La faillite d'une utopie. p. 224.

mardi 21 avril 2009

Drôle de référence

"Ni îles-gigognes symétriques à chaque « corne » de l'Afrique méridionale, ni torrents de feu, ni Gorilles ou Gorgones ! Ptolémée n'en a pas moins ... "

Le monde et les mots: mélanges Germaine Aujac
Par Germaine Aujac, Rico C
Publié par Presses Univ. du Mirail, 2007

FIN


Derrière les murs

J'enfonce dans mon sac à dos les dix livres que j'ai laborieusement choisis parmi l'abondance des livres alignés dans les couloirs de la bibliothèque. Mes yeux pétillent. Je repense aux étagères sobres des librairies de La Havane.

Dehors, les rues trop grandes m'intimident. Les citadins s'arment de grosses cylindrées pour les affronter à armes égales. Devant l'arrêt de bus, les voyageurs mettent un mètre de rien entre eux. Pour préserver leur bulle d'intimité. On est opulent même avec le vide. Et tous un peu autistes. Personne n'élève la voix. Personne ne se regarde. Les portes sont fermées. La vraie vie se déroule derrière.

L'intimité est un droit inaliénable

"L'intimité est une part inaliénable de la dignité humaine" disent-ils. Pendant mon voyage, l'intimité a d'abord été une bataille, un territoire à défendre coûte que coûte, puis est devenue superflue, luxueuse, pour finalement tomber dans l'oubli. Je n'avais plus besoin d'un espace à moi. Je lisais mon roman dans le salon, pendant que l'un jonglait, trois discutaient du régime castriste, la musique swinguait. On n'a pas besoin de posséder un espace à soi pour cultiver son monde.

Depuis que je suis rentrée, je vis avec une certaine appréhension le moment où il me faudra reprendre mes quartiers. M'isoler dans ma chambre. Avoir une vie cachée derrière une porte. Je préfère ma valise ouverte dans le placard à balai. Ça trompe la routine.

L'archipel interrompu


Les Antilles sont un monde hétérogène, fragmenté, "comme une mosaïque dont les constituants ont été maintenus séparés les uns des autres, rceevant chacun le flux exclusif et lointain des métropoles européennes. Les modes de vie imposés, les langues différentes, les religions et les mythes importés, et même les peurs inventées par les Européens puis par les grands voisins du Nord, ont éloigné cette trentaine de peuples les uns des autres."
Alejo Carpentier, Le Siècle des lumières, p. 17.


Dans les Petites Antilles, il est rare que l'on ne puisse pas voir la pointe d'une île voisine à l'oeil nu. Ste-Lucie depuis le nord de St-Vincent. Carriacou depuis Grenade, et Union Island depuis Carriacou. La Dominique depuis la Martinique. Ensuite, les terres et la distance qui les sépare grossissent, et l'on oublie même qu'on est sur un pays retenu à rien une fois rendu à Cuba.

Il y a les îles qui chassent les hommes sur leurs voisines pour qu'ils reviennent les poches chargées d'argent. La plupart du temps, les insulaires n'ont d'yeux que pour la métropole, les États-Unis, l'Angleterre. Ils n'ont jamais mis les pieds sur les îles mitoyennes, qu'ils estiment toujours plus sauvage et plus pauvre que la leur.

Pourtant, malgré les différences de langue et de culture, les îles partagent le même désir de se débarasser de "l'intrus". Et les mêmes montagnes, qui ont toujours été l'espace de la liberté. À Cuba, terreau de la révolution castriste, la Sierra Maestra. En Martinique, refuge du marronage. La resistance grossit dans les montagnes. Le littoral, c'est pour les blancs, en espérant qu'on les jette plus vite à la mer comme ça.

La mer, dans les Caraïbes, on s'en tient loin. Les marins sont ceux qui la tremblent le plus. Elle est une frontière bien plus qu'une interface. C'est ce qui explique qu'on la franchisse bien plus souvent par les airs que par l'eau.

Dans la routine

Il y a bien le plaisir de prendre une douche chaude dans la quiétude d'une salle de bain propre et lumineuse. Le confort. Pas seulement matériel. Se faire comprendre du premier coup. Connaître la culture, savoir comment rejoindre deux points. La joie des retrouvailles qui ne se périme pas aussi vite qu'on pourrait le croire.

Au début on résiste aux petites choses. On mange au restaurant. On parle au passant. On pousse les portes qu'on a dépassé mille fois sans jamais oser les franchir. On cherche à recréer cette excitation permanente, bonne ou mauvaise, l'émotion au bord des lèvres, et l'adrénaline en shoot permanent. Puis on revient de dehors avec un sac de courses. On mange des pates. On paye une facture. On prend le bus.

Dans l'île de Montréal...

Dehors, les rues grises et humides. Le vent. Des trottoirs trop larges où l'on ne croise que quelques fantomes pressés. Soudainement, on n'existe plus. Après avoir été trop visible. Des avenues de géant qu'on a du mal à traverser en une fois.

Et l'évidence de mon malaise. Le vide et le silence. Des places, des parcs, des trottoirs pour personne. Et personne ne parle fort. On ne s'apostrophe pas depuis la fenêtre. "Eh, Yolli!!! Comment ça va? Et les enfants? T'aurais du pain en trop pour ce soir?" L'obéïssance. Cette vie prudente qui circule entre les passages cloutés. Ne double pas. Respecte. Retient son souffle. La pudeur. Dans un monde d'opulence et d'excès.

Frugalité des rapports humains dans une abondance de marchandise.

Heureusement, il y aura les amis, un brunch gargantuesque dans le salon de Parc. On essaiera de se raconter l'hiver. Et puis on s'en fout un peu. J'écoute plutôt le bruit des mains qui se déposent sur mes épaules.

Projections

À la fin d'un voyage solitaire, on a hâte de rentrer. Puis soudainement, dans la salle d'embarquement, on reconnaît ses voisins, amis d'amis, discussions familières sur un match de hockey, ou phrase assassine sur les Cubains, sur l'hôtel, la pauvreté, le régime. "T'es pas très bronzée quand même".

Ce voyage a occupé les trois derniers mois de ma vie, réflexions, peurs, défis, dépenses, soucis. Le mettre derrière. Et maintenant quoi?

J'aimerais croire que le bonheur va me submerger. Que je vais réussir à aborder la vie autrement. Que le quotidien ne va pas me rendre paresseuse. Mais quelques secondes avant d'atterrir en piste, un vent de panique souffle. Je me rappelle le froid, l'ennui, la répétition... Et si tout ce qui m'a manqué ne va pas peser une plume face au poids de la routine?

Hier, en parcourant la biennale de La Havane, je faisais le lien entre cet espoir d'une vie meilleure qui détourne sans arrêt les Cubains de leur présent. Et ma propre confusion entre présent et futur, craint ou désiré. La journée avait été parfaite. Achats de souvenirs. Promenade avec mes hôtes. Restaurant. Expositions. Vernissages. Chaleur. Mais je ne l'avais réalisé qu'à la tombée de la nuit. Une fois la journée derrière moi.

La monotonie du nord

Ce n'est pas vrai, les aéroports ne se ressemblent pas tous, et pendant que je tape ces quelques mots, je me demande pourquoi je n'ai pas pris de photos de l'aéroport de La Havane. Peut-être pour conjurer le sort des images perdues dans mon ordinateur.

Ici, pas de kiosques de journaux, pas de presse internationale, de magazines de mode, de déco, de voiture, de mots croisés. Des livres sur le Che. Des voyageurs qui jettent leur mégot par terre parce que fumer n'y est pas encore interdit. Un duty free qui ne vend que du rhum, du café et des cigares. Quelques chocolats. Du lait cubain. Des jus de fruit. Des pommes. Dans les aéroports des Antilles, il n'y a qu'un duty free et une cafeteria. Pas de surcharge. Ni de répétitions avec des magasins identiques qui se suivent de quelques mètres dans les allées qui nous mènent paître jusqu'à notre salle d'embarquement.

Des multiprises, des oreillers de voyage, des réveils, qui finissent par s'imposer indispensables tant on les voit chaque fois qu'on prend l'avion. Des chocolats qui se ressemblent tous mais remplissent les étagères qui entourent les caisses. Et surtout, une répétition de pages identiques et totalement inutiles sur les murs des librairies aéroportuaires. En feuilletant les magazines de mode dans l'aéroport de Toronto, je serai prise de nausée devant cette débauche de pages que l'on fait passer pour de l'information. Ils se déploient sur 5 étagères, pour rien, du comment s'habiller cet hiver, du quelle crème à 100 $ acheter, du Brad Pitt et Angelina Jolie. Du rien qui gaspille des feuilles, de l'encre, de l'argent, du temps, des heures que les passagers auraient pu employer autrement.

C'est la première fois que je vois l'excès qui nous entoure. Pour ce qu'il est. Ce n'est pas les caddies remplis dans les mégamarchés de banlieue le samedi, ce n'est pas Ikéa ou Mc Do. C'est nous, chacun de nos gestes, la seconde de réflexion qui précède la main qui saisit le paquet de chips, la lecture des news sur cinq sites différents chaque jour, les quatre jeans qui nous semblent insuffisants, l'impression de monotonie malgré la diversité, l'excès qui nous entoure.

Au fil des jours, ça va devenir une obsession. Cette monotonie dans un monde surchargé. Et chaque fois m'exclamer, "et dire qu'ils n'ont même pas de... là-bas!"

Rue perseverancia


Le panneau a été écrit à la main. Rue persevrencia, avec application. Au coin de la rue Neptuno dans Habana centro. Je tombe dessus en revenant de deux jours harassants, munie enfin d'une déclaration de vol et d'un visa me permettant de remettre les pieds au Canada. Persévérance et coïncidences heureuses. Je pourrais retracer ici l'histoire, minute par minute, des coincidences heureuses qui m'ont permis de saisir, à 14h30, la carte de touriste tendue par l'agente d'immigration dans le bureau de l'ambassade du Canada à La Havane. Une série de hasards qui finissent par s'agencer trop bien pour qu'on ne pense pas à Innaritu.
On accorde du sens à de toutes petites choses en voyage, car d'elles dépend toute la suite. Ça prendrait pas grand chose pour devenir superstitieux ou mystique.

Déclaration de vol dans un roman de Kafka

Ils se tiennent par la main dans les rues piétonnes et se retrouvent en fin de service dans le parc de la rue Mercaderes. Dans les voitures aux vitres fumées, ils braillent des chansons tristes, et se marrent. On va même prendre le luxe de perdre une bonne vingtaine de minutes à attendre une boite remplie de saucisses chaudes qu'une soeur, une mère, une fille devait être en train de cuisiner dans une des maisons attenantes à la rue. "Je suis super en retard", que je tente d'une voix timide.

C'est la démonstration d'un grand gaspillage de personnes et de temps. Deux journées pleines pour faire une déclaration de vol. Les flics se refilent le dossier. Me font répéter encore et encore la même histoire. On change de commisseriat. Quatre fois. Escortes répétées en voiture dont je perds totalement le sens. Chaque bureau à ouvrir, clé à trouver, papier à remplir est à l'origine d'épreuves de force. Je finis par une crise de nerf. Cris et larmes. Menaces. On dirait qu'il fallait ça pour remettre la chaîne dans le pédalier et que ça roule enfin.

Deux jours plus tard, et quelques cris supplémentaires, je sors du commisseriat avec un papier de 10 cm sur 4 cm qui officialise le vol de mon ordinateur. En tête, le souvenir de cette flic qui me pousse dans son bureau et me demande d'attendre. Une excuse pour sortir rouge à lèvre et poudre, refaire son maquillage derrière la porte, le visage collé sur son miroir, à l'abri du regard de son supérieur.

Masque

Je sais exactement qui ils sont, les vois parler tiercé accoudés au comptoir du bistro. Une apostrophe grasse à la jeune fille qui attend le buraliste. Elle ne se retourne même pas. Sauf s'ils insistent. Mais ils n'insistent jamais. Ici, même short rouge satiné. Même bedaine molle. Un cigare à la main. Mojito sur la table. Ça suffit pour que des fillettes prennent un air coquin et se lèvent avec eux après s'être fait payer quelques verres. Et tant pis si elles parlent. Elles parlent, elles parlent, et on n'y comprend rien.

Beauté crasse

A.D. a choisi de rester à Vinales jusqu'à son retour pour Londres. Il a détesté La Havane. Trop sale. Quand il m'a dit ça, j'ai repensé aux odeurs sales de La Havane. Les murs décrépis. Les trous dans le bitume. Les merdes de chien. La crasse goudronneuse qui ne part plus de mes pieds. Les bousculades dans les rues piétonnes. Les coups de klaxon. La chaleur humide. Le vent poussiéreux sur le Malecon. Les putes qui vous appellent "mon ami".

J'ai repensé à cette scène de marché où les clients, après m'avoir demandé des savons, des habits, une pièce, et essuyé mon entêtement "No tengo nada mas, no tengo nada mas", ont pris d'assaut mon sac de toile. "Et ça, et ça?", a hurlé celui dont la main venait d'extirper un foulard, d'un air de dire que ça pourrait toujours faire son affaire. "Mais je m'en sers!" C'était mon foulard 3en1 (chapeau contre le soleil, écharpe contre le vent du soir, lamb pour la plage). Ah... consternation des visages. La main renfonce le bout de tissu, ressort chargée. "Des livres, des livres!" . "Des livres en espagnol que je viens d'acheter un peso dans votre librairie". Et de le remettre là où il l'a trouvé. "Un stylo?" Je n'en avais plus qu'un qui se débattait tant bien que mal pour terminer sa course avec moi. "Du dentifrice"? Rarement sur moi. J'avais quelques pesos, mais des pesos, ça nous mettait à égalité. Il m'aurait fallu des dollars. Un livre anglais. Les robes de la saison passée emportées pour les distribuer sur le marché. Des brosses à dent. les mains ont quitté mon sac. Dedans, mon appareil photo, mes papiers, mes pesos, mon foulard, mes livres et mon stylo se sont collés les uns aux autres. Je trouvais ça incroyable qu'ils n'aient pas profité de leur position. Ils auraient pu tout prendre de force. Ils m'avaient demandé l'autorisation.

J'adore la foule et la polysémie des décors de La Havane. Les musées, les restaurants, les terrasses remplies de touristes. Qui côtoient les appartements en ruine, les Cubains mangeant une pizza sur les marches de leur maison. Le blanc éclatant des apprentis santeros. Mes pieds noirs et collants. Les sollicitations continuelles mêlées à un respect classe. Les files qui se constituent au petit matin à l'annonce de l'arrivée d'un produit rare dans les magasins de rationnement. Le plateau de pâtisseries maison qui attend les gourmands derrière les barreaux d'un salon. Et l'impression que je n'aurai jamais assez d'heures pour venir à bout de cette ville. Ça rompt avec le cycle des petites îles. Paysages identiques et vie culturelle invisible.

Songs that changed my life


Le bonheur, ça tient à peu de choses en voyages. Une longue marche au soleil. Deux mails amis sur sa boite. Une brasse sur un toit d'hôtel. Et une petite boite de carton remplie de riz frit aux fèves, avec une cuisse de poulet grasse et une tranche de racine qu'on a payé moins d'un dollar, après avoir résisté aux sollicitations de tous les jineteros devant les restaurants. On s'assied sur un banc de parc, on arrache un petit rectangle de carton dans le coin de la boite qui nous permettra d'en pelletter le contenu.

La nourriture a toujours une saveur particulière en voyage. Parce qu'on la cherche longtemps. Parce qu'on mange par besoin aussi. Elle a le goût du nécessaire. Alors qu'elle est toujours un peu superflue au quotidien. Et puis elle prend la saveur d'interdit des mets qu'on mange sans couverts. Comme les tamales que nous partagions dans le marché de Merida. Les tagines kefta aux oeufs cuisinées par cette femme dont j'ai oublié le nom que nous attrapions entre deux morceaux de pain imbibés de sauce. Les boulettes de couscous roulées dans la paume de la main. dans un salon de Casablanca.

Ma cuisse de poulet grasse au riz noir aurait un autre goût dans une assiette en porcelaine, assise dans ma cuisine sur Parc. Un goût pauvre. Une perte de temps entre deux tâches. Il y aurait sûrement un livre ouvert. Une machine qui tourne. Ici, c'est un moment de bonheur. Le ventre rempli d'autosatisfaction et de bien-être. Souvent, pour rien, un sourire, une bonne affaire, un échange réussi, une arnaque débusquée, je déborde d'une joie lumineuse qui nécessiterait des semaines d'effort à Montréal. Même histoire pour la tristesse ou la peur. Dans un moment de fatigue, je peux éclater en sanglots parce qu'un bateau a été annulé ou qu'un homme vient de me toucher l'épaule.

lundi 20 avril 2009

Espoir

Qu'arrivera-t-il quand les portes s'ouvriront enfin?

Hotel Parque central - La Havane - 241 $ / nuit




Tous les matins, je vais chier dans les toilettes de l'Hotel Parque Central. C'est l'hôtel le plus cher de La Havane. En face d'une petite place où des parieurs s'engueulent chaque jour au sujet des résultats du base ball. Il suffit d'avancer avec confiance. Et d'être blanche. De dire " 'd morning" et "thank you" au lieu du "gratias" local. Les chiottes du Parque Central sont toujours propres. Et discrètes. Pas de personnel à l'entrée qui troque une pièce contre une feuille de PQ. Les murs montent jusqu'au plafond et vous isolent du monde extérieur. J'ai vu des toilettes, sur la route entre Habana et Trinidad, où la porte nous arrivait aux épaules, et les femmes impatientes se vengeaient de leur attente forcée en dévisageant la tête qui dépassait de sa boite pendant que celle-ci tentait de prendre un air naturel... Non, les chiottes du Parque Central sont un havre de paix. Je déplie mon Lonely. Je prends mon temps.
Une rapide toilette au lavabo. Je me tremperais bien les pieds... Déroule quelques mètres d'essuie-tout, en enroule quelques-un en boule pour plus tard.
C'est un passage quotidien le Parque Central. En soirée, je reviens sur mes pas. Salue à nouveau, me dirige d'un pas franc vers les ascenceurs, appuie sur 8, passe par les toilettes du restaurant, enfile mon maillot de bain, une petite robe de plage, enfonce mes vetements de ville dans mon grand sac, et monte à l'étage d'au-dessus me rafraichir dans la piscine de l'hotel. Vue panoramique sur la ville. Petite bise de fin de journée. Et quelques discussions crasses entre touristes et gens d'affaire dégustant leurs mojitos sur les transats en osier. C'est une réalité bien différente de la ville. Ils parlent de Varadero où je ne suis pas allée. Ils bronzent en intégrale. C'est un sujet très grâve apparemment. J'attends Kim, chambre 520. Elle m'offre une chaise dans son frigo de luxe le temps de prendre la température du monde sur CNN. Les chambres du Parque Central n'ont rien à envier à n'importe quelle chambre d'hotel. Un lit double. Une table. deux chaises. Une télé cablée. Une salle de bains privée. Ils paient 241 $ la nuit pour jouir de privilèges qui s'offrent à tous.

Il y a aussi une liste de jeunes résolutions

Elle est longue et nie les heures d'ennui, la fatigue, l'habitude, la paresse, le froid, les obligations, le coût de la vie.

Bientôt le retour

Retrouver les amis, nos discussions nocturnes de filles à l'éthanol; Boire une bouteille de vin ; Prendre une longue douche dans une salle de bain vaste et propre ; Se sécher dans une grande serviette en éponge qui sent l'assouplissant ; Dormir dans un lit ferme, propre, à deux ; Enfiler des vêtement qui ne tiennent pas tout seuls debout ; Un brunch dans notre cuisine animée, avec des gens chers, et beaucoup de rire ; Ne plus tenir son sac à deux mains ; Marcher seule dans les rues, s'assoir dans les parcs, sans être l'objet de toutes les attentions, sans devoir se parer d'un masque d'indifférence, sans dresser ce mur indispensable ici ; Avoir une armoire ; Parler français ; Partager mon expérience, avec des mots et des mots seulement.

Commencer une vie débarrassée du trop, de la peur, du confort, de la routine et des frontières qu'on avait mises trop proches.

samedi 18 avril 2009

Une fille bien

"Comment peut-on encore penser comme ça?... c'est du racisme... néocolonialisme... tu devrais avoir honte... avec de telles phrases qu'on colporte l'intolérance... devrait être interdit..." Elle sait ce que l'on doit penser. N'a pas de doute sur l'endroit exact où se trouve la frontière à ne pas dépasser. N'est-ce pas choquant en effet d'entendre ses amis, "des gens cultivés pourtant!", imiter l'accent africain, antillais, et se marrer, dire que vraiment, ils ont essayé la coopération, que ça ne marche pas, les gens là-bas ne veulent pas travailler, attendent de l'aide, donnez-nous de l'argent et basta... "Mais voyons, s'insurge-t-elle, vous ne pouvez pas les juger avec des critères occidentaux!". Et tous ces courts-circuits dangereux. Associer noir et sexe. La pingrerie aux juifs. Il ne faut surtout pas en rire. Il faut combattre. Le port du voile. Les gens qui jettent leur pot de yaourt dans la poubelle. Elle crie mais elle a peu d'ennemis. Quand on est un intellectuel ici, on est large d'esprit. On croit à l'égalité de toutes les compétences. On croit à l'humanité enracinée en chacun de soi. On défend l'idée folle que tous les hommes, de toutes les couches sociales, de tous les pays, nous ressemblent. On les imagine discuter valeur de l'art, préparer des mets de gastronome, tolérer la différence, vouloir le bien du pays. Il ne leur manque souvent que l'argent. Et la liberté de le faire. Des siècles d'exploitation et d'esclavage leur ont appris à se conduire en sauvages enchaînés. Mais ils pourraient...

Elle mène de grandes batailles. Elle n'a jamais mis un pied en Afrique. Si, si, une semaine en Tunisie qu'elle rétorque. Je l'ai vue la misère. Et qu'elle parle aux Cubains chaque fois qu'elle passe ses vacances sur l'île. Le barman de l'hôtel. Un type intéressant, tellement cultivé. Seulement 3 % d'analphabétisme sur cette île, c'est moins qu'aux États-Unis, une réussite du castrisme. On devrait en tirer des leçons, non?

Peut-être, un jour, vivra-t-elle dans une de ces îles, le temps d'un contrat ministériel qu'aura accepté son mari. Poussé par elle. T'imagines le soleil, la mer, des plages paradisiaques, et ces gens si sympa, qu'elle admire et défend depuis tellement longtemps, qu'elle va pouvoir côtoyer comme voisins, amis. Aller faire son marché avec eux. Manger des fruits tropicaux. Elle n'hésite pas une seconde. Elle dévore tous les livres d'histoire. Elle espère pouvoir parler de leurs écrivains, ceux qui les ont libérés, ont hissé leur langue en arme de résistance contre l'occupant. Elle espère leur montrer comme elle a pris du temps pour les connaître, comme elle est curieuse. Et s'insurger contre l'esclavagisme qui plane encore, et s'insinue dans le discours, dans les raccourcis qu'elle combat, dans les champs qu'ils continuent de cultiver pour des blancs qui n'ont jamais rendu ce qu'ils avaient pris. Elle ne sait pas que dans les îles les différences de couleur sont si importantes qu'on a inventé des mots pour différencier la mulatre, d'une capre, une negresse ou une chabine.

Mais elle est blanche. Occidentale. Friquée. Habite un quartier sécurisé. Elle parle la langue de l'élite. Pas seulement une histoire de traduction comme un Anglais en France. Elle aurait beau apprendre le créole d'ici qu'elle parlerait toujours en étrangère. Une langue étrangère. Les écrivains, quel misère, le peuple ne les connaît pas, ceux qui s'épuisent à les libérer de leur image de bon sauvage. Et tous ces hommes qui boivent, le rhum, le sexe, comme seul centre d'intérêt, elle répète que c'est une détresse de peuple soumis. La faute à l'autre. Elle sourit mais ça commence à virer amère, remarques cinglantes envers le serveur accoudé au bar depuis une heure alors qu'elle attend son café - un café, c'est quand même pas compliqué! Un putain de café, deux heures pour le préparer alors qu'il y a plus de serveurs que de clients dans ce bar! Les autres "femmes de" en rajoutent. Qu'ils dépensent leur argent sur le champ, dès qu'ils en gagnent, en rhum, en loterie. S'arrêtent dans chaque lolo jusqu'à ne plus pouvoir mettre un pied devant l'autre. Et les femmes c'est pire encore, leur quinze gamins qui crèvent de faim à la maison, qu'elles envoient faire la pute ou le mendiant. Et qu'elles sont pas foutues de revenir avec la paye indemne. Ils n'ont pas appris à calculer, faire un budget, économiser, dit l'autre. Trop sauvages. Ça délie sa langue que retenait encore les valeurs d'avant. Autour d'un thé, elles ricanent en évoquant leurs danses lascives, leur sexualité primaire. On dirait des brutes, c,est vrai, parfois ils me font peur... Ils ignorent le second degré, ni dans l'humour, ni dans les attitudes. Ils sont en relation primaire avec le monde. Ah, et qu'ils se plaignent constamment, réclament, accusent, "nous sommes les victimes de siècles d'esclavage". Un bon moyen de ne pas bosser. Enfin, qu'ils s'organisent, qu'ils s'activent!... S'ils arrêtaient de baiser à tout bout de champ, ils auraient plus de temps... et moins de bouches à nourrir... Et hop, un biscuit enfourné sur un fond de franche rigolade.

Elle continue à se ranger du bon côté, elle veut les écouter, elle cherche les raisons. Elle cherche pourquoi ces hommes sont restés des sauvages. Les pauvres, on les a exclus de notre progrès, pense-t-elle. Et elle se pense une fille bien. Quand elle rentre au pays, et que les autres la regardent horrifiés, prononcent le mot, celui dont elle usait pour que ses interlocuteurs baissent la tête, devant ce genre d'accusation, toute défense ressemble aux débattements paniqués d'un coupable pris sur le fait. Elle explique qu'il faut être sur place pour comprendre, la réalité est bien différente dans les îles. Elle entend l'écho de tous ceux qu'elle a humiliés, qui répétaient la même phrase, et elle qui exultait d'emporter une victoire écrasante. Victoire du bien.

Elle jette une brique de lait dans la poubelle - "le bac de recyclage est sous l'évier" - qu'elle entend. Chez elle, on jette sa canette vide dans une montagne vide d'hommes, d'un geste nonchalant, comme ça, en passant le bras par la fenêtre, conduisant de l'autre main.

Conditionnement à l'enfermement

Oui, Pierre, la cage du perroquet est bien ouverte. Je l'ai vu en sortir. Il s'aggrippe aux barreaux qu'il parcourt côté face avec une application angoissée pour ne pas lâcher prise. Après quelques tours, il bascule la tête en bas et traverse la porte restée ouverte. Il lâche enfin les barreaux, prend un peu d'eau, de nourriture. Les émotions. Pendant que les moineaux en liberté sautillent de chaise en chaise.
Imaginer deux lieux. Deux voyages. Un carnet imbriqué dnas un autre. Il y a dans l'emboitement des récits quelque chose d'irresistible. C'est peut-être un moyen de contourner la peur de manquer.

Cacosmie


Odeur de pizza à dix pesos qui sort des fenêtres jusqu'à tard dans la nuit. Odeur des patisseries de la rue Obispo, et du café cubain qu'on peut boire au comptoir, en terrasse ou dans le salon des maisons dont on aura pris la peine de pousser la porte entrouverte. Odeur qui sort des casas particular à la tombée de la nuit quand les touristes rentrent de leurs excursions pour mettre les pieds sous la table. Odeur d'oramge et de goayve prêt des stands de jus. Rancis, confis à la find e la journée. L'odeur du savon bleu des Antilles qui impregne mon linge et lui rend sa couleur blanche au prix de quelques courbatures et de longues minutes à frotter. Et puis l'odeur qui s'échappe des énormes bennes remplies de restes qu'on déverse au sceau car même le sac plastique se récupère. Odeur de merde qui se soulève du sol quand il pleut et que les rues de la Havane deviennent boueuses. L'odeur des draps, urine, poussière, humidité, d'autres corps qui ont dormi là avant. L'odeur d'urine concentrée dans les toilettes qu'il faut vider au sceau d'eau. Celle du produit ménager dans les salles de bain d'hotel de luxe que je visite en clandestine...

Gros plan

Pendant longtemps, j'ai forcé la distance naturelle qui s'installait entre mon appareil et les sujets que je photographiais. Je me contraignais à faire quelques pas de plus, à braquer un visage malgré mon malaise, ce qui donnait des portraits ratés, maladroits. Je m'habitue doucement à ces silhouettes éloignées sur fond de paysage urbain. Elles dessinent mieux mon rapport au monde et aux êtres. Mais je suis heureuse de tomber sur ces photos, retrouver en gros plan ces beaux visages espiègles de Cuba.




Source: 2001, Roger L. Hartz

Trouver le coupable

C'est un des enseignements du bouddhisme, de cesser de chercher le coupable. D'éteindre la voix qui tourne en rond et s'épuise en pourquoi. Ça revient dans un flash alors que je ressassais encore et encore la liste des aliments avalés ces dernières 24 heures pour tenter de trouver le coupable. L'habitude de tout contrôler. Pour lutter contre la peur.

vendredi 17 avril 2009

« Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir..."


Il ne suffit pas de cesser d'attendre la fin promise de cette révolution qui n'en finit plus. Ou l'exode dans un pays magnifié. On peut aussi perdre le présent dans le désir. Il y a 20 ans peut-être, cet homme nouveau si cher au Che a été à deux doigts d'exister. Peut-être les désirs de cet homme étaient-ils transcendés par le sens du devoir et le goût de l'égalité. Ils sont beaucoup à magnifier cet idéal d'homme, mais moi je n'aurais pas voulu. Non, je n'aurais pas voulu être à leur place. Qu'on m'enlève ma part égoïste, cynique, critique au nom d'un idéal. Qu'on lisse tout. J'aime quand ça boursoufle, même quand il faut le payer.

Aujourd'hui, l'homme nouveau n'a pas résisté à un capitalisme d'État qui a autorisé la société de consommation à entrer dans l'île, tout en érigeant des murs tout autour dans l'espoir naïf de le contenir à l'intérieur des hôtels. Les magasins de rationnement aux étagères vides côtoient les boutiques d'État qui vendent rhum, vin, softs, pâtes, jambon, fromage et gâteaux aux prix de l'occident. Les fruits et les légumes cultivés par les petits paysans sont rachetés pour être vendus sur les agromercado, à des prix favorables aux touristes et à la classe bourgeoise... Il faudrait que les autres se satisfassent de leurs oeufs et de leur congri quotidien, d'une paire de chaussure par an, de dentifrice sans goût, de produits rares et rustres. Et ils l'ont fait à une époque où l'île était assez fermée pour se protéger du désir d'avoir. À une époque aussi où le système était plus égalitaire, le plus riche pouvant gagner jusqu'à 5 fois plus que le plus pauvre, le ratio est à faire baver n'importe quelle de nos sociétés, où la culture était en ébullition, où l'éducation et la santé n'étaient pas encore devenues un discours de propagande sur une grandeur d'antan... Désormais, ils désirent... la bague sur mon doigt, le sac à dos qui est devenu ma maison - "Combien coûte un sac à dos comme vous avez tous dans ton pays?" -, un lecteur DVD, des stylos, des cahiers, des savons, des drapeaux, du Coca, des chocolats... des dollars, un mariage... C'est une société de consommation étouffée sous des interdictions, qui ne demande qu'à éclater pour participer à la grande mascarade du désir insatiable. Le même désir cultivé par un mélange de privation et d'envie que nos foules affamées de nouveauté. Aliénés à un désir devenu besoin qui les force à travailler toujours plus pour un rêve qui s'éloigne toujours de quelques innovations chaque fois qu'ils le croient à bout de bras.

Peut-être est-ce la grande victoire du capitalisme, d'avoir réussi à s'infiltrer partout. Même à Cuba. Ou plutôt la permanence en nous d'un état de désir, qu'on appelle aussi envie et espoir, dans lequel on s'oublie, et on oublie le présent.

Dans la même veine, Raphaël Enthoven déclarait dans un article sur l’espoir dans Philosophie magazine (p. 18) : « Ainsi, l’espoir est l’alibi de la résignation. […] De quoi témoigne celui qui dit « vivre de l’espoir », sinon que sa situation est précisément désespérée puisque, hors de l’espoir, il ne vivrait pas ? »

De donde nacen los ombres


Les yeux tristes


"C'est pas possible de ne vivre le monde qu'à travers l'écran de la télévision"
Sa voix est de plus en plus triste au fur et à mesure qu'il sent son rêve lui échapper. À chaque nouveau départ. Il y a eu Y. et M. à deux jours d'intervalle. Puis P. Maintenant, c'est l'Argentin. Chaque fois, il se lève avec nous et nous accompagne. J'ai mis du temps à comprendre ce que représentait ces départs pour lui. Pour nous c'est la fin des vacances, ou une étape dans un périple. Pour lui, c'est un peu de l'ailleurs qu'on avait mis dans sa maison.
C'est qu'on a tous vécu comme dans un rêve. Chaque jour de nouvelles têtes. L'Argentin qui revient. Le frère qui se point un jour plus tôt. L'Espagnol qu'on invite et qui se plait. C'est devenu un beau bordel. Ça aurait pu le miner. L'angoisser. Peur de la délation, ça prend des proportions démesurées notre histoire. Mais le voilà qui rajeunit. S'allège. S'installe dans le présent. Il part acheter des bouts de mousse pour faire des lits de fortune. Rit de coucher par terre dans le salon. La routine est brisée. L'attente aussi. Le voilà qui se regonfle de vie au présent. On fabrique des bracelets pour les vendre. On part jongler sur Parque central. Le soir, du rhum et des gamelles de pâtes qui me rappelent mes vacances d'ado. Il est en voyage avec nous.
Le dernier jour, alors qu'il ne reste plus que moi, il me dit, ce que j'avais compris toute seule, qu'il attend... Chaque jour, il attend quelque chose qui n'arrivera pas. Il ne sait pas ce que c'est. Il appelle ça la liberté. Il me dit "Tu comprends, c'est pas possible de ne vivre le monde qu'à travers l'écran de la télévision!" Ses yeux reprennent cette teinte gris d'espoir.

Avant d'aller me coucher

"On va le montrer au médecin", a dit une voix. La main à qui appartenait la voix arrachait de mon crâne de longues plaques blanches. Quand je me suis réveillée, l'odeur d'urine m'a arrachée immédiatement des draps. Elle m'avait offert une vitamine C pour combattre mon mal de gorge, une part de flan qu'elle venait de cuisiner, une place devant la télé. "Si ça ne va pas pendant la nuit, viens me réveiller". J'avais honte de mon inconfort. Alors qu'elle m'offrait tout ce qu'elle avait. Juste une odeur d'urine...
J'ai dormi comme une masse finalement. Malgré ma gorge en feu, les odeurs. Malgré les aboiements sous ma fenêtre, les coqs et la musique. A bien y réfléchir, je préfère ça au silence.
Tout irait bien dans ce village en fait s'il y avait des cafés. Je n'aime pas les villes sans terrasses, bistros, troquets. Un endroit où s'asseoir et regarder. Avec une table.

Vinales, retour aux îles

A Vinales, ils frémissent beaucoup. Elle me dit que je ne dois pas dire où j'habite, peu importe ce qui arrive. Que je ne peux pas aller sur le balcon, de peur que les voisins la dénoncent. Que je frappe comme ça, elle mime, avant de rentrer, que je me cache s'ils ont de la visite. C'est une toute petite maison, deux pièces, dans un immeuble friable, qu'on atteint en quittant la grande route, les touristes, les maisons coloniales. On contourne un premier bâtiment, une carcasse de voiture, un cheval, des poules. Tout le monde me regarde. Tu dors chez qui? Je me promène...

On sent la délation dans ce petit village. On le sent à la peur qui rode partout. Aucune maison n'a accepté de me loger sans mon Visa, oublié à La Havane, et j'ai tourné pendant des heures, me cognant à des désespérants "Que miseria!" chaque fois que j'expliquais ma situation.

On le sent aux monuments à la gloire des héros morts pour la révolution érigés à chaque coin de rue. Et qui menacent de revenir... comme des spectres qui s'infiltreraient dans les maisons pour vous surprendre et vous donner aux flics.

Rien à voir avec la beauté crasse de La Havane. Son chaos permanent. Marché noir et petits larcins que ni les Comités de Défense de la Révolution (CDR) implantés dans chaque pâté de maisons, ni les chivato , les mouchards présents dans chaque immeuble, ne dénoncent, car sur eux repose tout l'équilibre du quartier.

Dans les villages, comme dans mes petites îles, on étouffe sous les regards familiers avides de commérages. On vit caché. Étriqué. Avec la crainte d'attirer l'attention.



Surcharge

Dans ma chambre, un lit trop grand qui me vrille les reins chaque nuit. Une fenêtre trop étroite et très haute. Il faut se hisser sur les pointes et regarder de biais pour attraper un bout de ciel à travers les barreaux. Une lampe de chevet, un miroir et un drap brûlé sur un tout petit centimètre par un fumeur fatigué, achetés grâce aux précédents locataires que je connais. Des livres. Quelques photos sur les murs. Un poste de radio. Mon sac à dos. Rien de plus. On n'a besoin de rien de plus dans une chambre.

Dans la lumiere du matin

Le matin. Une lumière parfaite pour des photos. Des brouettes se déchargent. Les étalages regorgent de marchandise. La viande crochetée au cadre de la fenêtre. Une odeur de mangue devant le stand de jus de fruits, qui deviendra plus chaude et plus fétide au fil des heures pour empester un fumier aigre à la tombée de la nuit. Sur le trottoir, une femme accroupie mange des batonnets fris de purée de jambon. Beaucoup avalent un sandwich au jambon. Du lard brûle sur la plaque. Une imprimerie fait tourner ses machines la porte ouverte. Les artisans ouvrent le rideau de leur boutique ou déplient leur étalage sur le trottoir. La citerne de Coke se vide dans des bouteilles recyclées. Les magasins de rationnement sont pris d'assaut. La file se poursuit jusqu'au coin de la rue. Personne ne soupire. Le temps passe. À la boulangerie qui est devenue un lieu de méditation quotidien, j'hallucine la diversité des patisseries, quand il ne reste à midi que les galettes de beurre, les pains sucrés et les éternels chaussons à la goyave. Je prends une tarte coco. Monte à l'étage. Un café. Il faudra que je parle du café cubain. Dans les boutiques d'État par contre, on ne se bouscule pas. Les touristes se frottent les yeux devant le petit-déjeuner servi dans leur casa particular. Ils sortiront plus tard. Passeront à côté de la lumière et de la vie cubaine qui tourne déjà à plein régime.







La proximité d'un rêve

"Il appelait sans arrêt sa mère et son frère. Et il pleurait à l'autre bout du fil. Très paumé à Miami, avec de l'insomnie permanente, il était en train de passer à côté de son American Dream. Dépensant des fortunes au téléphone, sans aucun intérêt ni aucune énergie pour quoique se soit. Il n'y arrivait plus. Il portait en lui le désespoir de la confusion, et son coeur demeurait entouré de barreaux."
Guttierez, P. 183

Manana sera demasiado tarde



La certitude que les choses continueront de changer détail après détail, dans ce pays en transition. Mais la transition dure depuis trop longtemps pour attendre encore. Alors on se nourrit d'un autre espoir, un espoir qui permet de continuer jour après jour, à faire la queue avec sa libreta pour acheter riz, haricots, oeufs, pain, avoir peur, agrémenter son quotidien de produits de luxe, viande, chocolat, coca, dentifrice au menthol, grâce à un pas chassé dans la clandestinité.

Sans gommer la tristesse. Dès qu'ils tentent de regarder vers l'avenir, ils comprennent que cet espoir est une pure utopie, ah si j'avais un visa pour vous suivre... et que la vie est belle ailleurs, avec cette liberté, et qu'elle sera parfaite ici quand la dictature s'écroulera, et sourient à l'évocation d'un pays chimérique qu'ils ne peuvent même pas imaginer, malgré les images vues à la télé qu'ils collent à leur frustration, à leur désir, pour fabriquer ce rêve. Je leur rabache sans arrêt les ombres au tableau du capitalisme. Ils entendent... Mais ne veulent pas se souvenir. Ils savent mieux qu'on le pense les enrouements de notre système libéral, mais il faut bien une porte quelque part.

Quand on frappe à la porte, ils glissent un oeil dans le judas pour identifier le visiteur. Le front sous cette phrase rebelle mais résignée. Il faut avoir vu mes hôtes pour comprendre à quel point elle est résignée. Et ouvrent la porte en dissimulant à peine le soulagement de reconnaître un ami, un voisin. Ce n'est pas la police. Pas cette fois.

Aux vivants

"Ô maman... te perdre me révéla combien nous sommes fermés à ceux que nous aimons, comment nous sommes inaptes à nous rassasier d'eux, de leur présence, de leurs voix, de leur mémoire, comment jamais assez nous ne les embrassons... jamais assez.
Quand je la perdis, presque inconnue pour moi, je me raccrochais à la pauvre chair frippée de mon vieil Esternome... ô papa... il n'avait à m'offrir que l'ultime gambade de sa mémoire autour d'une volonté de conquérir l'En-ville. Ô Oiseau de Chair, abuse de ceux que tu aimes..."
Patrick Chamoiseau, Texaco, p. 249

Un chien mort

Sur la Calle Obispo, rue pavée, piétonne, touristique, où des restaurants que l'on paye en pesos convertibles partagent le trottoir avec les magasins d'État et les fameuses pizzas à 10 pesos cubains, deux flics poussent du pied un chien noir avachi sur le dos, jambes écartées. Pendant quelques secondes, j'ai l'impression que l'embarras des deux hommes vient de cette énorme érection qui semble donner au chien un air ébahi et calme. Indécence d'un tel abandon au milieu des passants. Mais quand même, dans cette île où l'on combat l'obscénité pour des raisons politiques, la prostitution se promène à visage découvert. Et les flics se graissent les pattes au passage en prenant leur pourcentage. Alors ce pauvre chien et sa trique..
Et puis, je comprends, que le chien bande pour l'éternité. Il est mort, là, comme ça, dans un moment d'extase, en plein milieu de la rue la plus touristique de La Havane. J'ai été trompée par le calme qui émanait de ses yeux fixes. Presque l'impression qu'il me souriait. Et j'avais voué depuis quelques années une foi furieuse à des scénarios plus barbares. Ils ne pouvaient qu'écarquiller les yeux, les presque morts, avec effroi, en voyant arriver ce rien. Se demander pourquoi, et être transi par l'ampleur de leur solitude, et du mensonge. Ce n'est qu'un chien noir mort dans un moment d'extase. À moins que la réaction soit mécanique. Mais il me fait ravaler mon mythe odieux pour accepter que peut-être, la mort.

mardi 14 avril 2009

Obama lève les restrictions de voyage vers Cuba

Barack Obama lève les restrictions de voyage des Américano-Cubains vers Cuba
LEMONDE.FR avec AFP 13.04.09 22h27 • Mis à jour le 14.04.09 08h53

Barack Obama a ordonné, lundi 13 avril, la levée des restrictions sur les voyages et les transferts d'argent des Américano-Cubains vers leur pays d'origine, marquant un premier assouplissement de la politique américaine envers l'île depuis son arrivée au pouvoir.
"Le président Obama a ordonné une série de mesures en direction du peuple cubain, afin de soutenir leur souhait de jouir de droits fondamentaux et de déterminer librement l'avenir de leur pays", a déclaré le porte-parole de la Maison Blanche, Robert Gibbs. Les Américains d'origine cubaine pourront ainsi voyager à Cuba et envoyer de l'argent à leurs proches restés sur l'île, sans limitation. Ces nouvelles règles, qui ne nécessitent pas l'accord du Congrès, concerneraient près de 1,5 million d'Américains ayant un membre de leur famille vivant à Cuba.

Le dirigeant cubain Fidel Castro a répondu en exigeant de Barack Obama la fin du "blocus" de l'île et en refusant toute "aumône". "Du blocus, qui est la plus cruelle des mesures, on n'a pas dit un mot", a affirmé M. Castro en commentant lundi la décision annoncée par Washington, dans un article publié sur le site internet officiel Cubadebate.

UNE PREMIÈRE DEPUIS JIMMY CARTER
Cuba "n'accuse pas Obama des atrocités commises par d'autres gouvernements des Etats-Unis" et ne doute pas de "sa sincérité et de sa volonté de changer la politique et l'image des Etats-Unis", affirme cependant Fidel Castro. "Elle comprend qu'il a livré une bataille très difficile pour être élu, malgré des préjugés de plusieurs siècles", ajoute-t-il, en expliquant que c'est pour cela que son frère, le président Raul Castro, a exprimé sa bonne disposition à dialoguer "sur la base du respect le plus strict de la souveraineté".

Les Etats-Unis imposent depuis 1962 un embargo à Cuba, sauf pour les produits alimentaires et pharmaceutiques. Cet embargo est régulièrement dénoncé par les Nations unies. Les Américains d'origine cubaine ont pu se rendre librement à Cuba pendant une courte période de cinq ans, lorsque le président démocrate Jimmy Carter avait refusé en septembre 1977 de renouveler les restrictions imposées à l'île, rétablies ensuite par son successeur, Ronald Reagan, en avril 1982.
Un scénario qui s'était reproduit avec les présidents Bill Clinton et George W. Bush, qui ont respectivement allégé puis renforcé les sanctions contre l'île. Il restera cependant interdit d'envoyer de l'argent à des membres du régime castriste ou de l'armée, selon un responsable de la Maison Blanche.

Le Congrès avait voté début mars un allègement des restrictions sur les voyages à Cuba pour les Américains d'origine cubaine, leur permettant de s'y rendre une fois par an, au lieu d'une fois tous les trois ans et de dépenser chaque jour jusqu'à 179 dollars, contre 50 dollars précédemment. L'annonce de ces nouvelles règles intervient à quelques jours du sommet des Amériques, les 17 et 18 avril à Trinité-et-Tobago, organisé en l'absence de La Havane, qui n'a pas été invitée.